Annonce de conférence sur le décor peint du Châtel de Theys

Notre dernier article abordait l’interprétation de l’éléphant et du dragon de la cheminée du Châtel de Theys.

Pour connaître la suite de l’interprétation, je vous convie à assister à la visioconférence que je donnerai dans le cadre du séminaire doctoral Litt&Arts de l’Université de Grenoble Alpes

Le jeudi 15 avril à 17h30.

Pour rejoindre cette conférence, il vous suffira de cliquer sur le lien suivant :

https://univ-grenoble-alpes-fr.zoom.us/j/95269099444?pwd=YXJtdExCZHh2U2ZtdXY4aDRQamRUQT09

Que font un éléphant et un dragon dans le Châtel de Theys ?

Si les peintures murales de la grande salle de réception du Châtel de Theys représentent le début du Perceval de Chrétien de Troyes, il est une partie de cet ensemble qui ne fait pas référence à cette source littéraire. Il s’agit du décor du linteau de la cheminée – précédemment évoqué dans un autre article de ce blog – et des corbeaux qui le supportent. Nous avions vu que le combat de deux chevaliers séparés par une dame posait un certain nombre de problèmes d’identification. Nous en savons davantage à présent mais cela fera l’objet d’un prochain article.

Affrontement du linteau de la cheminée du Châtel (photographie et relevé)

Aujourd’hui, nous allons nous attarder sur le décor des deux corbeaux, deux énormes blocs de grès d’Allevard (ou pierre violette) qui traversent toute l’épaisseur du mur pour pouvoir supporter le poids du linteau et du manteau de la cheminée. Ils sont ornés de deux animaux étranges.

Tout d’abord, précisons qu’il n’est pas rare que des combats d’animaux, réels ou fantastiques, soient représentés en parallèle d’un combat de chevaliers dans les décors des maisons médiévales. C’est sans doute une manière d’évoquer l’aspect animal qui se dégage de la violence du combat. En effet, l’iconographie médiévale se plaît à opposer régulièrement chez l’homme son intelligence (sa raison), qui lui est spécifique, et ses instincts qu’il partage avec les animaux, au même titre que ses cinq sens.

Le premier animal qui se trouve sur le corbeau de gauche, lorsque l’on regarde la cheminée, est difficilement identifiable au premier abord, car sa tête et l’avant de son corps ont disparu sous une épaisse couche de suie. Cependant, un détail attire l’attention : il porte sur son dos un château, comportant un donjon central et deux tourelles sur les côtés, ainsi que plusieurs portes. On distingue bien l’appareillage régulier des murailles, ainsi que les créneaux qui couronnent ces dernières. Or, un seul animal peut porter un château sur son dos et il s’agit de l’éléphant. En effet, dans l’imaginaire des bestiaires médiévaux, on le voit souvent représenté ainsi harnaché, ce qui permet d’évoquer à la fois sa taille hors du commun et sa force extraordinaire. Le souvenir, transmis par les textes, de son utilisation comme animal de guerre complétait l’image que l’on s’en faisait alors.

Corbeau de gauche de la cheminée du Châtel : l’éléphant et son palanquin fortifié (photographie et relevé)

Bien que l’éléphant ait été connu en Occident et que certaines ménageries princières en aient possédé, il était suffisamment rare pour que sa représentation anatomique soit généralement assez fantaisiste. Quoi qu’il en soit, les bestiaires font de lui un animal très vertueux, prudent, doté d’une bonne mémoire, probe et ignorant l’inceste. On dit également qu’il est très attentif à prendre soin de sa progéniture et à la protéger de son seul ennemi : le dragon.

Guillaume Le Clerc de Normandie, Bestiaire divin, Cambridge, Trinity College Library, MS O.2.14

L’éléphant possède une telle force qu’il peut vaincre n’importe quel autre être vivant, sauf le dragon, qui sait lui résister et le tourmenter. Les bestiaires opposent donc toujours l’éléphant au dragon. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de voir apparaître sur le corbeau de droite de la cheminée du Châtel un magnifique dragon polycéphale (à plusieurs têtes). Chaque tête est dotée d’oreilles pointues et crache des flammes rougeoyantes.

Corbeau de droite de la cheminée du Châtel : le dragon à trois têtes

Dans les bestiaires médiévaux, le dragon est généralement traité au même chapitre que la vipère et que tous les serpents confondus. On comprendra donc, à travers la référence à l’Antique Serpent, Démon tentateur du paradis originel, que le dragon symbolise tout l’opposé de l’éléphant. C’est l’incarnation du mal, de la luxure, du péché, etc.

Différentes sortes de reptiles, Aberdeen Bestiary, Royaume-Uni, University of Aberdeen, MS 24, fol. 68v

D’ailleurs, si le Démon prend souvent la forme du dragon, l’éléphant, quant à lui, symbolise, sous la plume de certains auteurs, Dieu, car de même que les soldats se trouvent à l’abri de l’ennemi dans le palanquin fortifié porté par l’éléphant, de même Dieu constitue un refuge pour les fidèles.

L’éléphant et son palanquin fortifié, Bestiaire, Copenhague, Kongelige Bibliotek, GKS 1633 kvart, fol. 6v.

La première lecture du décor des corbeaux de la cheminée de la grande salle du Châtel nous conduit donc vers une interprétation de ces deux animaux comme symboles du bien et du mal, dans un jeu d’opposition faisant écho aux deux cavaliers du linteau. Nous verrons, dans un prochain article, comment on peut pousser plus avant l’interprétation de cette partie du décor pour la mettre plus étroitement en relation avec la scène centrale de l’affrontement.

Concevoir la réhabilitation d’une maison forte médiévale

Pour le grand public, le patrimoine du Moyen Âge ce sont les cathédrales et les châteaux forts. Pour les historiens de l’art et les restaurateurs de peintures murales, cela fait déjà quelques décennies qu’il existe un autre patrimoine, moins bien connu et pour cette raison encore plus intéressant : celui de la maison médiévale et de son décor.

            Le Moyen Âge a très longtemps été étudié principalement à travers les textes, dont la très grande majorité est due aux clercs et nous livrent donc une image passée au crible du clergé. Avec la prise en compte des illustrations marginales de manuscrits, puis des peintures murales civiles, c’est le point de vue des laïcs qui se découvre à notre connaissance.

La salle peinte du Châtel de Theys avec sa grande cheminée

            Une maison forte, avec sa salle de réception intacte, entièrement décorée d’un cycle peint emprunté à un roman arthurien, voilà bien un trésor que de nombreux chercheurs rêvent de pouvoir étudier un jour, mais bien peu auront l’occasion de satisfaire leur désir. Voilà également un vrai défi à relever sur plusieurs plans pour le gestionnaire de ce projet patrimonial. 

Tout d’abord du point de vue de l’analyse archéologique et historique : faire les bons choix pour ne laisser au hasard aucun indice pouvant aider à la compréhension de l’ensemble. Ensuite d’un point de vue de la restauration tant du bâtiment que de ses peintures : respecter les vestiges, conserver les traces du temps tout en donnant une lecture convaincante et évocatrice du monument et sans oublier le caractère de « laboratoire » d’un pareil édifice. Enfin du point de vue de la réhabilitation : ne pas trahir le passé et surtout proposer un discours à la fois consistant et captivant pour un public qui devra ressortir de sa visite enrichi du sentiment de se sentir plus éclairé, car il aura compris une partie de son passé, de son héritage, c’est-à-dire de lui-même. Et même si ses ancêtres vécurent bien loin de là, c’est un petit morceau de l’humanité toute entière qui lui sera ainsi découvert.

Le projet : expliquer le Moyen Âge de tous les jours dans des murs médiévaux, loin des poncifs et en osant les nuances. Arrêtons d’offrir au public ce qu’il attend en le confortant dans ses certitudes erronées ou approximatives. Donnons-lui ce qui le rend plus heureux, car plus fier de lui-même : l’opportunité de s’enrichir.