Il n’aura fallu que quelques heures pour que l’immense charpente de chêne de la cathédrale parisienne, remontant en grande partie au XIIIesiècle, soit réduite en cendres. Les réactions de stupeur et d’incrédulité devant la possible disparition de l’édifice ont fusé de toutes parts s’apparentant à ce que l’on peut ressentir lors du décès d’un personnage célèbre qui nous a accompagnés durant de nombreuses années de notre vie à travers sa présence médiatique et que l’habitude et une partie non rationnelle de notre esprit avaient fini par transformer en un élément immuable de notre entourage. Il en est de même pour Notre-Dame de Paris, que personne ne pensait, naïvement, pouvoir un jour être atteinte, car ce que l’on a toujours vu nous paraît invulnérable. 

Ce qui s’est passé dans la capitale ce lundi 15 avril nous montre à quel point notre patrimoine est fragile, quelle que soit sa renommée, et nous incite donc à considérer comme prioritaire la mise en œuvre de sa conservation. En effet, il semble qu’une constante humaine veuille que nous ne nous préoccupions des précieux legs de nos ancêtres ou même de la Nature, qu’une fois que ceux-ci sont sur le point de disparaître. Nous commençons par détruire, par dédaigner, puis, quand nous sommes quasiment parvenus à anéantir, nous cherchons à sauver et à conserver.

Si les dons ont afflué en quelques heures pour reconstruire l’emblématique cathédrale parisienne, il ne faut pas oublier que nous l’avons aussi bien malmenée par le passé, notamment durant la Révolution où fut détruite une bonne partie de la sculpture de sa façade. Puis nous l’avons longtemps délaissée, lorsqu’elle souffrait de nombreux petits maux, suscitant des appels à l’aide répétés et demandant des efforts considérables pour trouver les financements nécessaires aux travaux qui furent malheureusement à l’origine de sa destruction partielle, semble-t-il.

Mais Notre-Dame de Paris n’est que l’élément le plus connu en France d’un patrimoine médiéval aussi précieux que fragile qui parsème nos villes et nos villages. À Theys, c’est le Châtel, maison forte des XIIIe et XIVe siècles qui fait l’objet de toute notre attention en raison du caractère exceptionnel de sa grande salle de réception ornée de peintures murales uniques en leur genre. Si nous regardons ce témoin du passé à l’aune de la plus fameuse cathédrale d’Europe, voici ce que nous pouvons dire. 

C’est durant la première période de travaux de la cathédrale Notre-Dame que Chrétien de Troyes écrivit le Conte du Graaldont le sujet servit au décor de l’aula du Châtel. Quelques années plus tard, vers 1280, alors que s’élevait à Theys notre maison forte et qu’un peintre de génie s’inspirait des aventures, encore très à la mode, de Perceval, on construisait la clôture du Chœur en pierre de Notre-Dame et les majestueux arcs-boutants qui lui donneraient désormais sa silhouette si particulière.

La Visitation, détail de la clôture du chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris (© T. de Monredon)

C’est aussi en 1302-1303, alors que le premier bâtiment du Châtel était probablement achevé et le second peut-être déjà en projet, que le roi de France Philippe IV le Bel réunit à Notre-Dame, pour la première fois dans l’histoire du royaume, des États généraux, regroupant des représentants de la noblesse, du clergé et du tiers-État, afin d’obtenir l’aval nécessaire, contre l’avis du pape Boniface VIII, à une levée d’impôts touchant le clergé.

À partir de là, le célèbre monument religieux septentrional et l’édifice profane méridional furent les témoins d’une histoire commune, tout particulièrement à partir du rattachement du Dauphiné à la France, en 1349. Cette histoire, dont nous pouvons retracer certains des silences textuels grâce aux vestiges de l’époque, fait aujourd’hui partie de notre patrimoine culturel.

Serons-nous capables de tirer parti d’événements aussi marquants que celui qui vient de se produire sur l’île de la Cité pour prendre conscience de la vulnérabilité de notre passé médiéval et de l’urgence de sa sauvegarde ? Espérons que l’émotion qui s’empare ces jours-ci du monde entier devant les images de désolation qu’offre Notre-Dame de Paris dévastée par le feu ne sera pas de trop courte durée et permettra surtout d’attirer l’attention sur d’autres monuments du Moyen Âge qui abritent des trésors et méritent également que nous les sauvions d’une destruction qui s’avère inévitable en l’absence de mesures de conservation. Espérons aussi que les restaurations resteront en mains de spécialistes qualifiés et que la précipitation avec laquelle l’État désire voir Notre-Dame ouvrir à nouveau ses portes (jeux Olympiques à l’horizon 2024 obligent), couplée aux impressionnantes sommes investies n’auront pas pour conséquence le choix de solutions trop hâtivement prises au détriment de l’historicité du monument.

Enfin, il serait bienvenu que l’excédent des dons – car, au vu de ce qui a déjà été récolté en quelques jours, il y en aura certainement – soit redistribué à des projets en apparence plus modestes. Et si cela n’est pas réalisable, le placement des sommes obtenues pourrait rapidement générer des intérêts qui suffiraient à sauver de nombreux sites patrimoniaux en péril. Il serait donc souhaitable que la générosité débordante que l’émotion créée par le drame parisien a suscitée profite à l’ensemble du patrimoine national.

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